« Underground Railroad » – Colson Whitehead

« Quand on est vendu aussi souvent, le monde vous apprend à être attentif. Elle apprit donc à s’adapter rapidement aux nouvelles plantations, à distinguer les briseurs de nègres des cruels ordinaires, les tire-au-flanc des industrieux, les mouchards des confidents. Les maîtres et maîtresses dans toute leur gamme de perversité, les domaines aux moyens et aux ambitions variables. Parfois les planteurs ne voulaient guère que gagner humblement leur vie, alors que d’autres, hommes ou femmes, aspiraient à posséder le monde, comme si ce n’était qu’une affaire d’arpents. Deux cent quarante-huit, deux cent soixante, deux cent soixante-dix dollars. Où qu’elle aille, ce n’était que sucre et indigo, hormis une brève semaine passée à plier des feuilles de tabac avant d’être revendue. Le courtier avait visité la plantation en quête d’esclaves en âge de procréer, dotées de préférence de toutes leurs dents et d’un tempérament docile. Elle était une femme à présent. Elle dut repartir. »

C’est en écoutant « My name is Carnival » de Jackson C. Frank que j’entame ce billet. Un titre approprié en cette période où le grotesque américain s’exhibe à plein régime : un titre qui, par sa qualité musicale, rappelle cependant que les USA peuvent nous donner le meilleur comme le pire. C’est peut-être cela qui, justement, guide la plume de Colson Whitehead (que j’ai découverte grâce à la Livrophage – laquelle, d’ailleurs, vient de publier un très bel article consacré au dernier ouvrage du même auteur, « Nickel Boys ») : une volonté de décrire les ambivalences de son pays, ses promesses non tenues, ses prouesses réalisées. Reste que c’est tout le même le pire de l’histoire des Etats-Unis qu’il explore dans Underground Rairoad, titre qui réfère au réseau d’entraide qui permettait aux esclaves de migrer – avec plus ou moins de succès – vers le Nord et d’échapper – avec plus ou moins d’éraflures et d’os brisés – à leurs propriétaires.

Dans le texte de Whitehead, ce réseau est matérialisé sous forme d’un « vrai » chemin de fer souterrain, dont les gares clandestines sont entretenues (lorsqu’elles le sont) par des abolitionnistes. C’est, au demeurant, le principal défaut du livre : d’une certaine façon, Whitehead n’avait pas besoin d’en passer par là pour raconter son histoire. Non seulement le chemin de fer n’est pas si important dans l’histoire (qui se déroule pour l’essentiel dans les plantations et dans les divers sites que traverse l’héroïne, Cora), mais surtout, sa matérialisation « déréalise » l’argument : l’auteur aurait tout aussi bien pu simplement raconter les rencontres, les mains tendues, les gens qui accompagnent et hébergent Cora, au lieu de s’encombrer d’une ligne de train peu utile pour le récit. Mais je suppose qu’un effet « symbolique » était recherché… qui ne marche pas vraiment à mon sens.

Le deuxième problème du texte, à mon avis, apparaît en contraste avec la lecture de Toni Morrison. Cette dernière, en effet, et comme le rappelaient plusieurs spécialistes, avait comme grande originalité de proposer des textes dans lesquelles la couleur de peau n’a pas à être systématiquement explicitée, prise pour thème : elle écrivait des romans qui, bien sûr, parlaient des « noirs », mais sans avoir besoin de le dire, sans avoir besoin d’appuyer, outre mesure, la comparaison avec les « blancs ». L’enjeu était important : il s’agissait d’écrire en écrivaine et non en écrivaine noire, c’est à dire à refuser de décrire la vie des « noirs » au prisme de / ou en comparaison avec celle de « blancs ». De s’émanciper, donc, de l’obligatoire positionnement « racial » qui est justement un reliquat du racisme historique américain. Un peu dur à résumer ici, mais vous pouvez écouter l’émission en lien juste au-dessus pour en savoir plus… En tous cas, cette finesse n’apparaît pas chez Whitehead : Underground Railroad est ouvertement un livre politique, dans la mesure où son objet est la trajectoire de Cora, cette esclave fille d’esclave sur la plantation Randall, en Géorgie : ce qui est décrit, c’est l’esclavagisme, l’humiliation, la violence quotidienne, les viols, les pillages, bref, tout le racisme fondateur des USA. Racisme d’une actualité frappante aujourd’hui même, mais qui pousse Whitehead à écrire, justement, en tant que « noir » (ou en descendant afro-américain, comme on dit), au lieu de simplement écrire. Ce geste, en soi, est louable, et certainement politiquement nécessaire dans un pays capable (et fier) d’élire un clown fasciste à la tête de son gouvernement : reste qu’au plan littéraire, il m’a semblé que Whitehead jouait parfois un peu trop sur la corde sensible, avec un certain lyrisme, et des formules un peu passe-partout.

Ces « critiques » n’enlèvent toutefois rien au livre : elles pointent simplement un certain manque d’équilibre – équilibre qui, à ce que j’ai compris, est bien meilleur dans « Nickel Boys ». Le point de départ du récit est donc cette jeune Cora dont la mère, Mabel, a fui un jour la plantation des frères Randall et n’a jamais été retrouvée. La première chose remarquable dans l’écriture de Whitehead est son sens des situations, c’est à dire sa capacité à rendre compte des instants vécus par les esclaves en-dehors de leur « travail », quoique celui-ci occupe – on le sait et on le comprend en creux, dans leurs épuisements, dans leurs corps ruinés – l’essentiel de leurs journées. Whitehead se concentre essentiellement sur les à-côtés : les minutes passées dans un petit carré de terre cultivé en jardin, les rares fêtes, les regards, les conversations volées. Des à-côtés du travail qui étaient précisément les seuls moments de simili-liberté des esclaves : les seuls moments où ils pouvaient, par conséquent, exister en tant qu’humains, se forger des bribes de souvenirs heureux, songer à une dignité possible, ailleurs, si tant est qu’un ailleurs existe…

« Quand la musique retentit, quand le bal débuta, ils mesurèrent combien Jockey méritait leur gratitude. Une fois de plus, il avait bien choisi le jour pour un anniversaire. Il avait été sensible à une tension commune, une appréhension partagée qui excédait la réalité ordinaire de leur servitude et n’avait cessé de croître. Les dernières heures avaient dissipé une bonne partie du malaise. Ils pourraient faire face au labeur du matin et des matins suivants, des longues journées, l’esprit revigoré, si chichement que ce soit, par une soirée à se remémorer avec tendresse, et par la perspective réconfortante du prochain anniversaire. En formant un cercle qui séparait les âmes humaines, à l’intérieur, de la dégradation du dehors. »

Cependant la vie nocturne, les repas collectifs, les anniversaires du vieux Jockey, sont aussi rythmés par les fouets, les dents cassées à coup de canne par les Randall – Terrance et James, James qui n’était pas si méchant, mais qui meurt prématurément…

« Terrance s’adressa aux esclaves des deux moitiés de la plantation. Elles ne faisaient plus qu’une désormais, déclara-t-il, unifiée dans ses objectifs et dans ses méthodes. Il exprima son chagrin d’avoir perdu son frère, et son réconfort de savoir que James était au paradis, auprès de leurs parents. Tout en parlant, il marchait parmi les esclaves, tapait le sol de sa canne, caressait la tête des négrillons et cajolait quelques vieux esclaves méritants de la moitié sud. Il examina les dents d’un jeune mâle qu’il n’avait jamais vu, lui déboîta la mâchoire pour mieux voir, et eut un hochement de tête approbateur. Pour satisfaire la demande insatiable de cotonnades dans le vaste monde, dit-il, le quota journalier de chaque cueilleur serait augmenté selon un pourcentage déterminé par les rendements respectifs de la récolte précédente. Les champs seraient réorganisés pour répartir les plants plus efficacement. Continuant son inspection, il gifla un homme qui pleurait à la vue de son ami se débattant dans les fers. »

Au bout d’un temps, Cora parvient à s’échapper de la plantation. Elle croise alors le chemin d’un chasseur de fugitif répondant au nom de Ridgeway : probablement le personnage le plus intéressant du livre dans la mesure où ses ambitions sont relativement floues, où il passe son temps à faire consigner ses pensées à un compagnon qui lui sert de scribe, et où il ressemble plutôt à un renégat qu’à un membre à part entière de la « communauté » esclavagiste. Il fait son chemin, à son allure, recevant les récompenses pour les esclaves qu’il parvient à rendre à leurs propriétaires : mais pour lui, l’esclavagisme en tant que tel ressemble plutôt à un destin nécessaire qu’à une conviction profonde. Si les noirs en venait à s’émanciper, à savoir lire, à être considérés comme des humains de plein droit, ce serait tout le système américain – productif et idéologique – qui serait menacé, et par ricochet, son moyen de subsistance (sa liberté à lui, nomade/chasseur). On ne sait pas vraiment dans quelle mesure Ridgeway « croit » à ce système, justement parce qu’il est hors des clous; mais il a toutefois intérêt à ce que les choses ne changent pas. Pister les fuyards, chasser les « nègres », est finalement pour lui une activité commode, qui lui permet d’exercer son pouvoir sur d’autres, tout en poursuivant ses méditations et en les inscrivant sur le papier…

« Ridgeway évitait de circonvenir le tribunal, s’y résignant seulement si nécessaire. Quand l’objet trouvé se révélait avoir une langue éloquente, se faire contrôler en chemin devenait un problème. Dès qu’ils sortaient de la plantation, les nègres apprenaient à lire, c’était un vrai fléau.

Tandis que Ridgeway guettait les arrivées clandestines sur les docks, les superbes navires venus d’Europe jetaient l’ancre et débarquaient leurs passagers. Affamés, avec toute leur fortune dans un baluchon. Aussi désemparés que des nègres, à tous égards. Mais comme lui, ils trouveraient leur vocation, leur juste place. Tout son univers, qui se développait dans le Sud, était la conséquence de cette arrivée initiale. De ce flot blanc et sale condamné à aller plus loin. Au Sud. À l’Ouest. C’étaient les mêmes lois qui régissaient les ordures et les gens. Les caniveaux de New-York débordaient de déchets et d’immondices – mais ce magma finissait par trouver sa place.

Ridgeway les regardait descendre les passerelles d’un pas chancelant, catarrheux et abasourdis, submergés par la ville. L’éventail des possibles se déployait devant ces pèlerins tel un banquet, eux qui toute leur vie avaient eu tellement faim. Jamais ils n’avaient vu une chose pareille, mais ils laisseraient leur marque sur cette terre nouvelle, aussi sûrement que les glorieux colons de Jamestown; ils la feraient leur en vertu d’une inexorable logique raciale. Si les nègres étaient censés jouir de leur liberté, ils ne seraient pas enchaînés. Si le Peau Rouge était censé conserver sa terre, elle serait encore à lui. Et si le blanc n’avait pas été destiné à s’emparer de ce nouveau monde, il ne le possèderait pas.

Tel était l’authentique Grand Esprit, le fil divin qui reliait toute entreprise humaine : si vous arriviez à garder quelque chose, c’est que cette chose vous appartient. C’est votre bien : votre esclave, votre continent. L’impératif américain. »

Très belle façon de dire les choses, et qui concorde parfaitement avec l’esprit américain contemporain (qui a depuis longtemps envahi nos propres terres, comme un juste retour aux origines du mal) : « God Bless America », disent-ils. Comme si Dieu avait autorisé les américains à légaliser le génocide, le terrorisme d’Etat, le saccage de la Terre : comme si c’était là leur destinée. Voilà en quel Dieu croient les Américains : non pas celui qui leur pardonne leurs pêchés, mais celui qu’ils peuvent invoquer pour faire du pêché une vertu, une destinée, une bénédiction.

Bref.

Sans révéler toute la suite du livre, on est donc sans cesse aux côtés de Cora, avec toujours à l’arrière-plan la figure de Ridgeway, envoyé par Randall pour la retrouver. Par son parcours dans divers Etats, Cora est pour Whitehead une figure médiatrice : elle lui permet de décrire différents cas de figure, différentes formes de violence et d’hospitalité, selon les gens que Cora rencontre. Dans ce sens, le livre décrit une Amérique non pas partagée entre Nord et Sud (les gentils, les méchants), mais une Amérique où la question de l’esclavage est traitée selon bien des façons, selon bien des nuances. L’abolitionnisme, au singulier, n’existait pas : émanciper les esclaves pouvait être aussi un « intérêt bien compris » pour certains. Dans le même temps, Cora croise des blancs qui l’aident à l’infini, prennent des risques pour elle… Dans l’ensemble, Whitehead compose une galerie de personnages un peu trop nombreux à mon goût, mais qui lui permet de montrer les nuances du côté « blanc » comme du côté « noir ».

Cora va travailler dans un musée, se retrouver enfermée durant des mois dans un grenier, retrouver le chemin de fer, être rattrapée, relâchée; elle va rencontrer d’autres hommes, d’autres femmes… Lorsqu’elle croit avoir trouvé, ici ou là, une forme de paix, celle-ci est pourtant condamnée à basculer dans le sang : aussi, là où « l’impératif américain » autorise les blancs à conquérir, à asservir et à détruire – puisque ce serait leur destinée divine -, « l’impératif noir » revient peu à peu, pour Cora, à comprendre que son destin n’est autre que la fuite permanente, l’humiliation sans fin. Mais aussi, peut-être, la lutte à reprendre sans cesse : lorsqu’elle fera partie, vers la fin du livre, d’une communauté bien singulière autour d’une plantation elle-même singulière (où les noirs peuvent lire, où ils ont droit à la parole, où ils sont payés), elle envisagera peut-être un autre scénario. Un scénario, un destin, qui ne serait plus celui de la fuite individuelle, de la dispersion, mais celui de l’union, de la communion, et de la bataille collective que les Noirs pourraient livrer ensemble. « Les gens pouvaient être une merveilleuse compagnie », elle allait le découvrir. Et peut-être qu’au lieu de ne penser qu’à elle et à sa survie – et on la comprend ! -, Cora pourrait un jour comprendre que cet individualisme forcé, lié à la condition d’esclave, était en fait le pire des poisons. C’est ce qu’elle apprendra (peut-être) de Lander, un homme éduqué, à la peau métisse, qui précisément s’est donné pour vocation d’unir, autour de pensées, de livres, de conférences, des noirs sans cela livrés, chacun dans leur coin, à leur triste sort.

« Qui vous a dit que le Noir méritait un refuge ? Qui vous a dit que vous y aviez droit ? Chaque minute de souffrance de votre vie affirmait le contraire. Selon toutes les données historiques, un tel endroit ne peut pas exister. Donc ce doit être aussi une illusion. Et pourtant nous sommes là. Et l’Amérique est également une illusion, la plus grandiose de toutes. La race blanche croit, croit de tout son cœur, qu’elle a le droit de confisquer la terre. De tuer les Indiens. De faire la guerre. D’asservir ses frères. S’il y avait une justice en ce monde, cette nation ne devrait pas exister, car elle est fondée sur le meurtre, le vol et la cruauté. Et pourtant nous sommes là. »

Quoi dire de plus ? En dépit des réserves que j’ai présentées plus haut dans cet article, il faut reconnaître à Colson Whitehead une capacité à aborder l’histoire américaine d’une manière particulièrement intelligente : à cerner les paradoxes du « In God We Trust », à questionner le « rêve américain », et in fine à montrer qu’un pays construit sur des bases pourries – bases qui trouvent leur légitimité, donc, dans une certaine conception de la religion – est condamné à rester pourri. Du moins, tant qu’il n’aura pas interrogé, fondamentalement, la façon qu’il a eu d’hériter de son histoire. En ce sens, ce n’est peut-être pas l’histoire de Cora que l’on retiendra d’Underground Railroad – son personnage n’est pas spécialement attachant ou complexe – mais plutôt l’actualité frappante de tout ce qui se passait déjà à l’époque – pas si vieille, il est vrai – de l’esclavagisme. Aujourd’hui même, nous voyons sur nos écrans les Américains brandir leurs banderoles, pour un clown ou pour l’autre; nous les voyons parader avec leurs drapeaux, leurs croix, au volant de leurs pickups. Ils devraient avoir honte d’exister, mais non : ils sont fiers, et « l’impératif américain » – j’aime beaucoup cette expression de Colson Whitehead – continue d’être leur guide moral et pragmatique. Croître, produire, conquérir. Consommer, tuer, s’étendre. Faire la guerre aux terroristes et aux infidèles, se proclamer la plus grande démocratie du monde. Ce carnaval-là, morbide, puant, minable, qui en plus repose sur une foi de pacotille, Colson Whitehead le met à nu de manière indirecte, en ancrant son récit dans le passé. Un geste salutaire, et peut-être nécessaire, comme je le disais au tout début. Un geste perdu, en même temps, tant la machine qu’il décortique, celle de l’exploitation, du racisme, de la bêtise faite Etat, semble être encore plus puissante aujourd’hui qu’elle ne l’était au temps de l’esclavage légal. Bon courage, Colson : cela doit être dur d’écrire ce que tu écris, dans le pays qui est le tien. Et bravo.

2 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Je suis tout à fait d’accord sur tes réserves, qui me sont apparues en lisant Nickel boys, que j’ai trouvé justement plus « sobre », rendant l’histoire plus claire, le roman est plus équilibré je trouve. Ce qui en effet n’enlève pas la pertinence du sujet, bien traité. Ces deux romans en tous cas m’ont appris ces pans d’histoire, des faits révélateurs d’un monde qui on le constate n’a pas disparu. Et oui, il faut remercier les artistes qui toujours remettent le sujet sur le tapis, oui, il faut du courage

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