« Willnot » – James Sallis

« Les historiens bricolent des versions contrefaites du passé, réduisent des milliers de ruisseaux à quelques courants principaux et noient des vies réelles, les histoires de tous ces gens qui veulent juste avancer au sein d’un monde qu’ils connaissent par des récits truffés de grandes idées et de nobles motivations. Nos efforts pour comprendre les autres sont constitués des mêmes matériaux douteux. Nous nous préoccupons de quelques aspects choisis de la vie d’un individu, disons les dix traits dominants d’un boulanger, et nous brossons son portrait à partir d’eux. Alors que nous sommes tous des masses grouillantes de contradictions. Et de surprises. »

Celles et ceux qui me connaissent un peu ne seront pas surpris du choix de ce passage pour introduire Willnot de James Sallis – l’auteur bien connu de Driveadapté au cinéma en 2011, après une parution en 2005 en français (et, étonnamment, une seconde traduction française en 2012). En effet, pour qui s’occupe comme moi de sciences sociales, la question de la réduction de la réalité à quelques traits pertinents se pose en permanence : comment rendre compte de la complexité infinie de ce que nous observons, comment écrire des textes ethnographiques ou sociologiques qui ne trahissent pas la réalité ? Comment identifier des récurrences, ou des lois, dans le monde empirique ? Et comment « comprendre » les gens que nous rencontrons dans nos enquêtes ? La position de James Sallis est déjà, de ce point de vue, très intéressante, puisque son constat est sans appel : « La vérité est que la vie ne peut en aucun cas être comprise ». Cela ne signifie pas que la vie n’ait aucun sens, ou que nous n’ayons aucun accès aux autres, mais qu’il faut peut-être abandonner l’espoir – positiviste – d’aboutir à jour à une sorte de connaissance pure des choses. Un état de compréhension totale de tout, du Tout, qui signifierait en réalité la transparence du monde, la fin des fictions, et le début d’une ère marquée par un ennui profond et définitif.

Bref. En tous cas, introduire ce roman par cette citation me permet d’en indiquer d’emblée la teneur philosophique. Une philosophie qui n’a rien d’abstrait ou d’opaque : elle est au contraire ancrée dans la vie de tous les jours du personnage principal – Lamar, un médecin, chirurgien, formé par ailleurs à la psychiatrie – et à celles et ceux qui l’entourent dans la petite ville de Willnot (dont on comprend qu’elle fût une sorte de bastion « idéaliste », une ville hors du temps, hors des lois). Ainsi cette vieille dame qui se confie à Lamar et lui explique en quelques phrases simples la mort de ses parents, et les raisons qui la motivent à repousser son opération :

 » – Vous êtes restée en contact avec eux ?

– Juste une carte postale ou deux les premières années. Mais quand j’ai pris conscience de ce qu’ils avaient fait pour moi, quand je l’ai vu, quand je l’ai compris, je me suis mise à leur écrire. Une lettre par semaine ou presque. Ces deux-là avaient toujours tout fait ensemble et c’est aussi comme ça qu’ils sont morts, à quelques jours d’écart, il y a plus de quarante ans.

– Je suis désolé, Ellie.

– Il n’y a pas de quoi. Sven et Carey se sont bien occupés de moi, ils m’ont appris l’indépendance, et j’ai eu une belle vie. Pas comme ces pauvres gens qui viennent d’être déterrés là-bas, près de la carrière de gravier. Ça m’a fait réfléchir, voilà tout. Aux gens qui disparaissent. Aux familles. À ce qui fait que certains d’entre nous trouvent leur voie alors que la plupart n’y arrivent pas. Une de mes amies de l’époque, quand j’ai appris la mort des Waters, m’a dit : ‘Ils sont partis recevoir leur récompense, Ellie.’ Je l’ai regardée un moment et j’ai répondu : ‘Tu penses vraiment ce que tu dis ou tu ouvres juste la bouche et les mots sortent tout seuls ?’ Nell ne s’est plus trop intéressée à moi après ça. Mais la bêtise, on ne peut rien y faire. Et certainement pas la tuer. »

Elle finit son bourbon, débarrassa ma tasse et ma soucoupe.

‘Je crois que cette opération va attendre un peu, Lamar. Mon petit doigt me dit que ce n’est pas le bon moment.’

Je répondis que je comprenais, qu’on en reparlerait plus tard. Dehors, le ciel brillait et l’air était vif et limpide, encore empreint de l’odeur des pluies de la veille. Je repensai à mon stage d’internat en psychiatrie. À William Johnson, que tout le monde appelait ‘Mister Bill’, avec ses doigts, tordus comme des racines, sa moitié de jambe emportée par le diabète et sa moitié de cerveau emportée par le mauvais bourbon. ‘Regardez-moi ça’, m’avait-il dit un jour dans le parc, pointant vers le ciel un index tremblant qui déviait sans cesse à gauche, à droite, en haut ou en bas. ‘Ce bon vieux soleil sourit comme un crétin.’ « 

Ce court dialogue est caractéristique de Willnot et, plus généralement, de cette écriture américaine qui parvient à tout dire avec une grande économie de mots. Il témoigne aussi de l’intelligence du monde dont disposent les gens simples, ordinaires, que Lamar croise sans cesse dans le cadre de son activité professionnelle; il témoigne à un autre niveau de la philosophie de James Sallis dont je parlais à l’instant, une philosophie qui est en fait un dérivé de ce que les gens comme moi – les professionnels de la société – nomment, avec mépris, le « sens commun ». Ici, le sens commun des gens n’est pas dégradé, considéré comme une moindre connaissance, un « demi-savoir », selon le fameux mot de Bourdieu : il est plutôt une philosophie pratique, un savoir interne à la société qui se constitue au fil des expériences et qui surpasse, dans sa valeur pragmatique, les considérations hautement théoriques des savants. Pour le dire autrement, s’il y a de la « digression philosophique » dans Willnot, celle-ci ne plane jamais au-dessus des personnages : elle est au contraire caractéristique des personnages eux-mêmes, des gens simples qui vivent à Willnot. Qu’il s’agisse de serveuses, de shérifs, de vieux pauvres ou de médecins, tous se montrent également capables de digresser, et donc de philosopher, pour peu qu’on prête attention à leurs langages propres.

Être attentif, c’est précisément ce que sait faire Lamar, non pas simplement parce qu’il a un bagage en psychiatrie ou parce que son métier de médecin le contraint de fait à écouter chaque jour les confessions des gens, mais aussi parce qu’il peine lui-même à mettre de l’ordre dans le monde qui l’entoure. Il prend donc à rebours les explications conventionnelles qu’il pourrait « plaquer » sur le monde, par exemple face à tel patient malade :

« Angoisse. Dissociation. Les mots me venaient facilement. Nous les associons à des processus, ils migrent vers les personnes elles-mêmes et nous pensons : là, je comprends. Sauf que nous ne comprenons pas et que ce sont les mots eux-mêmes qui nous empêchent d’y parvenir. »

Ce petit extrait marque bien, une fois de plus, l’argument de James Sallis. Il serait tellement simple de croire qu’un diagnostic – ici d’ordre « psychiatrique » – nous aide à comprendre la réalité; si simple de croire que des mots savants, des concepts analytiques, permettent effectivement de saisir ce que sont les gens. Or, à travers le personnage de Lamar, il apparaît que toute cette méthodologie est illusoire. On peut bien mettre des gens dans des cases, leur associer des pathologies reconnues, les noyer sous du langage pseudo-médical ou psychanalytique : tout cela ne conduit qu’à des vues de l’esprit. La réalité des gens se situe à un autre niveau, et le langage intellectuel est une sorte de masque qui empêche de la saisir, ou même de s’en approcher un peu. Nous confondons nos théories sur les gens avec ce que sont les gens. En creux de Willnot, il y a donc en fait une réflexion profonde sur le rôle du langage dans la construction de la réalité sociale.

Et du coup, au point où il en est de sa carrière, Lamar est un personnage très intéressant parce qu’il a donc fait le deuil de la compréhension. Il tâche néanmoins, autant qu’il peut, d’aider ses patients, de les écouter. De tendre la main lorsqu’il le faut; d’éviter de faire payer ceux qui sont sans le sou. Mais il a, depuis longtemps, arrêté de croire en une optique scientiste, thérapeutique au sens fort. Il bricole, avec humilité, ce qu’il peut, du mieux qu’il peut, épaulé par son compagnon Richard…

« Richard […] m’avait demandé ce en quoi je croyais vraiment. J’avais attendu que nous soyons de nouveau en train de rouler pour répondre :

‘En la capacité de l’être humain, au prix d’un effort colossal, de s’élever ne serait-ce qu’un minimum au-dessus de ses instincts et pulsions primaires.’ « 

Ce sentiment d’incompréhension relative qui le pousse à l’humilité va être redoublé par ce qui arrive à Willnot, à savoir la découverte, dès les premiers pages, de corps enterrés. En tant que médecin, Lamar est appelé à donner sans avis, alors même qu’il n’en a pas véritablement… Du coup, concrètement, l’enquête policière est à l’arrière-plan du roman. Par contre, en même temps que cette découverte, un personnage étrange réapparaît dans son cabinet : un certain Bobby, que Lamar avait connu plus jeune, avant qu’il ne parte en Irak et ne soit porté disparu. Au fil des chapitres – toujours très courts, ciselés – Bobby apparaît tel un fantôme, au détour de telle fête, à la sortie de tel restaurant, dans l’ombre de tel arbre. Quel rapport entre lui et la découverte des corps ? Quel rapport entre son arme et la terre remuée ? Quel rapport entre Lamar et lui ? Entre Willnot et l’Irak ?

Autant de questions qui ne trouveront pas toujours leurs réponses, simplement parce que, comme vous l’aurez compris, la couleur est annoncée du départ par James Sallis : la compréhension totale est impossible. Des choses arrivent, des événements et de silhouettes se croisent, mais Dieu lui-même peinerait à tracer, dans tout cela, des liens de causalité. Et comme l’indiquait le premier extrait de ce billet, seuls les historiens parviennent à trouver de la logique là où il n’y en a pas, mais au prix du sacrifice de la réalité empirique des hommes. Si l’on s’en tient par contre à cette réalité, il s’avère que personne, et certainement pas Lamar, n’est en mesure d’en décortiquer les tenants et les aboutissants. De saisir les histoires qui jonchent les esprits, les rues et les sous-bois de Willnot. On se contente d’hypothèses, ou mieux, on abandonne, laissant la vie couler d’elle-même dans un flot de doutes, de certitudes partielles, en essayant simplement de faire de son mieux et d’y voir juste un peu plus clair, dans la mesure de nos moyens.

 

Il ressort de tout ceci un livre fascinant, à la fois flottant dans l’intrigue et extrêmement précis dans l’écriture. Une écriture simple, sans fioriture, mais dans laquelle chaque mot est à sa place, certainement grâce à une traduction exemplaire (effectuée par Hubert Tézenas). Bien que publié aux éditions Rivages/Noir, Willnot n’est pas un polar. L’enquête sur les corps, nous ne la suivons que de très loin. Les explications, nous ne les aurons pas véritablement. La force de Willnot réside dans le personnage de Lamar, par le truchement duquel James Sallis nous fait accéder, d’une part, à une galerie de personnages caractéristiques de l’Amérique profonde, et d’autre part, à une façon de penser la vie à la fois très simple et très riche – beaucoup plus riche que ne le laissent croire la langue dépouillée et les paragraphes brefs. Un tour de force littéraire dont seuls les grands auteurs américains ont le secret. Et si des fois vous doutiez encore de l’intérêt de ce bouquin, vous pouvez aller lire l’article que lui a consacré la Livrophage, à qui j’emprunte cette belle phrase qui résume exactement mon point de vue : « Aucun mot de trop, aucun qui ne manque non plus pour dire à travers Willnot et sa population ce qu’est la vie. »

 

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