« Novembre » – Josephine Johnson

« J’aimais l’heure que je passais chaque jour près de la berge, dans l’odeur froide de l’eau argileuse. Il y avait tout le long de la rive de petits trous qui pouvaient avoir été faits par le bec d’une bécasse; des araignées s’y cachaient pour attraper des papillons de chou qui arrivaient par nuages légers et jaunâtres et pompaient la terre glaise. Quelquefois je descendais au milieu de la matinée, j’entendais alors le givre tomber des sycomores et le picotement du pivert le long de leur troncs, tellement l’air était silencieux; par deux fois, je vis un renard fauve traverser furtivement le chemin.

Mais un jour j’entendis Kerrin passer en chantant pour elle toute seule. »

Qu’il est beau ce livre… Non pas que je sois un grand amateur des choix graphiques de cette collection de Belfond, « Vintage », aux couvertures simples et colorées… mais c’est bien là le seul reproche qu’on puisse faire à l’éditeur, qui nous propose donc des textes « classiques », remis dans un format tout contemporain. J’avais déjà adoré « La route au tabac » d’Erskine Caldwell, sorte de récit brut de décoffrage dans l’Amérique rurale et misérable des années 30, où tout commence avec une histoire de navets… surréaliste et terrible pourtant… Une sorte de Steinbeck, mais sans concession, dépouillé au maximum, livrant l’être humain tel qu’il est. Plus proche dans un sens de ce truc très brutal dont j’avais gardé souvenir après la lecture de Faulkner…. Le lien ci-dessus renvoie à l’article de La livrophage, à qui j’ai donc pioché ce « Novembre » de Josephine Johnson,  dont on pourra lire là aussi le bel article de la lectrice en campagne en cliquant ici. Ses articles sont plus nets que les miens… 😉

Qu’il est beau, ce livre… que l’on ouvre en arrivant sur cette photographie de Josephine Johnson, superbe photographie d’une femme superbe, et dont la plume de nous déçoit pas. Elle raconte, cette plume, une histoire de rien : celle d’une famille de paysans, comprenant la mère, le père, la grande soeur Kerrin, la petite soeur Merle, et Margot, narratrice.  Cette Margot, comment la décrire, sinon à travers ces moments où elle se perd dans la contemplation des éléments ? Non pas qu’elle soit simple d’esprit, non pas qu’elle soit artiste, écrivaine, non : elle est belle comme un fruit, même si, elle, ne voit pas cette beauté dans le miroir. Nous avons, nous, lecteurs, le privilège de la lire, et de l’aimer par cela…

« Nous étions formées du lent accroissement de chaque jour, construites, comme des îlots de corail, d’innombrables choses. Le moment où nous allions prendre l’air, passant du fourneau au puits, dans la cour, la rumeur du vent geignant dans les roseaux en les tordant… la chair des grains de maïs… la peur… la peur de l’ombre de la lanterne… la peur de l’hypothèque… le lait froid et les betteraves rouges acides… les haricots verts et le pain de maïs qui s’émiettait dans la bouche… Encore la peur et la voix de  Kerrin qui chantait toute seule dans l’enclos des veaux… Le sentiment de sécurité au voisinage de Mère, la foi calme qui était en elle et qui émanait d’elle comme une chaleur rayonnante… Nos présences respectives, et un désir avide de vivre et de savoir qu’il y aurait un lendemain et encore Dieu sait combien de lendemains, chacun d’eux étant une vie et suffisant en soi-même. Ce qui nous faisait croître, c’était l’ombre des feuilles et la feuille elle-même. »

Qu’il est beau ce livre, dont les pages sont venues se superposer à mes propres souvenirs, souvenirs ou inventions qu’importe : l’histoire de soeurs ainsi livrées à la bienveillance de la rivière et de l’aube, me rappelant l’air de rien une histoire familiale, avec une livrophage dedans, une école dans les collines et les escapades dans les sapins… Ici, il y a des présences fantomatiques : cette Kerrin improbable, qui court et chante, et veille dans la nuit et s’en va et revient; l’hypothèque, fardeau de tous ceux qui n’ont que leurs bras pour s’en sortir. Chaque jour passé à la ferme est un jour de travail jusqu’à l’épuisement, où l’on récolte et l’on laboure, et l’on trait et l’on sème, pour que tout finisse toujours nulle part, dans la poche d’acheteurs lointains et d’un marché aveugle, et dans les coffres toujours bien garnis d’un propriétaire pour qui la mort des familles ne signifie rien. Est-ce un livre « politique » ? « Social » ? Il faudrait enlever ces mots du dictionnaire, tant ils ne veulent plus rien dire. Une fois, une seule, Margot, qui aime les livres, admet que Thoreau avait raison, mais l’explicitation ne va pas plus loin… elle constate le drame de l’endettement, le drame du vol du travail des uns pour assurer la belle vie à une poignée de parasites (merci à Belfond de nous rappeler que rien n’a changé !), mais elle sait s’évaporer dans la contemplation, aller dans la lune. Elle travaille, dur, elle aime, dur, et elle souffre, dur, mais tout cela ne suffit pas à la désarçonner. Parce que, tandis que père s’échine au travail – un homme bon et inquiet, un anxieux brisé par les efforts – mère est là qui a une sorte de foi sans croix, une foi qui n’a pas sa place dans les églises que l’on paie, et qui est plus profonde que celle de tous les croquants mis bout à bout : une force de paix contagieuse. Ainsi, lors de l’unique visite au rituel :

« Et puis j’observais Mère qui était assise, écoutant calmement, mais plutôt comme si elle avait eu quelque communion intérieure, comme si elle nourrissait et arrosait une foi dont l’orgue, l’église et le pasteur n’étaient que le symbole et l’enveloppe. Elle écoutait simplement pour entendre le timbre de la foi dans la voix du pasteur, et non pas les paroles qui signifiaient peu de choses ou rien. J’aurais voulu croire comme elle, tranquillement, régulièrement, sans raisonner, ou en marge de la raison, d’une foi qui semblait faire partie d’elle-même aussi bien que son visage ou que ses mains… »

Qu’il est beau ce livre, qui ne raconte pas autre chose que la tragédie de la vie, mais prise dans ses qualités esthétiques et sans pesanteur, sans pathos : tout au long du livre la tension est là, souterraine puis de plus en plus apparente, mais toujours il reste à vivre, il reste la valeur de vivre, d’être là, déjà. La tragédie ? La grande sœur, l’hypothèque, la nuit, le soleil, le soleil, l’aridité, la sécheresse, la botte de foin en flammes, le cheval épuisé, le soleil, le soleil, l’hypothèque, les autres paysans qui s’enfuient, contraints par les remboursements impossibles, la pluie qui n’arrive jamais. Ce qui est frappant c’est que jamais rien n’est sombre, noir, triste, et c’est ça le génie de Josephine Johnson : d’arriver à condenser toute une époque, tout un monde, tout un drame, une tragédie humaine qui se réitère depuis la nuit des temps, sans jamais en faire trop. Car toujours Margot est là pour nous rappeler ses visions : ses rêves de la voix de Grant, l’ouvrier agricole; le plaisir qu’elle éprouve à observer la nature… les descriptions, courtes et pures, du champ et du puits, des mains paternelles. La mélancolie est là, mais douce, la tragédie est totale, mais bercée de soleil. Ainsi Novembre est une sorte de tableau humble et fabuleux, qui nous montre l’absurdité du monde : l’infinie beauté des plantes et des bêtes, et l’infinie âpreté des rapports humains. Le plaisir de ne rien faire, d’avoir du temps à soi et l’obligation de travailler pour d’autres. La générosité de la terre et la folie constructrice des hommes. Margot est là, entre les deux pôles : elle tire de sa mère non pas un optimisme, mais une disposition à savourer ce qui mérite d’être savouré, et ses tristesses, elle les garde pour elle, elle les surmonte mieux qu’elle ne le croit. Le livre résonne totalement donc avec notre époque, laquelle porte à son paroxysme tous ces paradoxes : voilà les capitalistes se mettant à la méditation, voilà les exploiteurs se faire philanthropes, voilà que nous célébrons la beauté des animaux en icônes tandis que nous massacrons les dernières bêtes sauvages, voilà que nous allons piller les terres jadis enfouies sous les glaces ancestrales pour y puiser du pétrole à plastique, et faire du plastique souillé des continents sur des océans morts. La plume de Joséphine Johnson, oui, résonne avec nous, qui ne savons plus quoi faire d’autre qu’accepter cette tragédie, et qui n’avons plus qu’à tenter, autant que faire se peut, de retourner à la contemplation, d’aimer quoiqu’il arrive, de nous taire quoiqu’il faille dire.

Je ne crois pas avoir fait un très bon résumé du livre. Peu importe… il y a des livres comme ça, qui n’ont l’air de rien, et qui sont tout.

Bonne lecture…

5 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Eh bien, je savais que ce livre te plairait. Je rajoute que c’est cette voix de femme dans cette époque écrite par des hommes, cette voix de femme qui apporte cette douceur mélancolique et contemplative c’est en ça que la réédition par Belfond est un vrai beau travail d’édition, car sinon, maintenant, qui aurait lu Joséphine Johnson ? Qui aurait lu ce si beau livre ? Je partage ton article. Bien sûr.

    J’aime

    1. Oui, c’est vraiment super comme idée de rééditer ça. C’est juste qu’en lisant celui-ci et celui de Caldwell, on voit que ce sont des choses finalement dures, et du coup la couverture dénote un peu par rapport au propos. On pourrait croire que ce sont des livres faciles ou « légers », superficiels, en voyant juste un aplat de couleur et un tournesol. En soi je m’en fiche mais par exemple si je voyais ça en librairie, ça ne me donnerait pas envie de lire. Mais bon c’est un détail personnel, ça n’enlève rien au geste éditorial…

      Aimé par 1 personne

      1. C’est vrai, et d’un autre côté, ça peut amener un lectorat différent, je ne sais pas. En tous cas, celui-ci, je l’ai fait lire à plein de gens, tous ont adoré cette écriture et cette histoire de famille déclassée; ça évoque si bien ce que devient notre société aussi…

        J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s